Chronique de ma haine ordinaire
Non, être autoritaire n’est pas une tare, et oui, l’incompatibilité d’humeurs existe. J’affirme l’un haut et fort, et j’ai appris l’autre à mes dépens récemment. Régulièrement mes proches se moquent de moi (gentiment) et de ma propension à organiser le mouvement autour de moi comme si j’étais le soleil et tous les autres mes petits satellites. Je dirige, conseille, tranche, arbitre, diligente, embrigade, assigne des tâches à chacun, à la maison comme en cours. Du coup, chaque fois que je reçois (généralement par tablées nombreuses), je peux être sûre qu’à son arrivée mon ami Pascal dira (quelquefois avant même de me dire bonjour) : « Cécile, dans son rôle habituel de chef de chantier, a encore réussi à faire bosser tout le monde… Ah, ce que c’est quand même que les femmes autoritaires… Bon, et moi tu veux que je fasse quoi ? » Avec un soupçon d’agacement amusé dans la voix
. Eh oui, mais il en faut, cher Pascal, des chefs de chantier, des chefs cuisiniers, des chefs d’orchestre… et ça ne signifie pas être passif en déléguant simplement le travail à plus docile que soi, loin de là. Être autoritaire, surtout lorsqu’on est une femme, est considéré par bien des gens comme un défaut, et c’est là que je m’insurge. Être autoritaire c’est un métier, parfois ingrat mais qui peut s’apprendre comme être en nous dès le départ, ce qui est mon cas. On le devient parfois par nécessité, et cela requiert une sacrée dose de solidité morale (l’autorité n’est pas toujours bien vécue par ceux sur qui elle pèse) et de psychologie aussi, puisque donner des directives n’est pas automatiquement source de conflits ou de rapports de force. J’ai notamment appris en lisant ‘Women are from Venus, Men are from Mars’ de John Gray, comment, tout en demandant sur le fond la même chose à une personne, on pouvait de par la forme être sûr soit d’essuyer un refus, soit d’obtenir satisfaction.
D’aucuns trouveront à ce genre de procédé des airs de manipulation (attention, gros mot). Mais qui me dira où se situe la frontière entre le manipulateur et le stratège ? Être enseignant, n’est-ce pas déployer des trésors d’imagination pour pousser les élèves à travailler, à s’exprimer, à approfondir leur connaissances ? Ne nous demande-t-on pas de les intéresser coûte que coûte à notre matière ? Ne nous a-t-on pas dit en formation que tout professeur se devait d’avoir lu ‘Le Prince’ de Machiavel ? Être parent ne nous pousse-t-il pas à trouver les mots pour expliquer une situation, une idée, un concept à nos enfants ? Avoir des amis, un conjoint, des collègues, des caractères un peu particuliers dans la famille ne rend-il pas nécessaire que l’on définisse des approches différentes de tel ou tel problème en fonction de l’interlocuteur? Alors, messieurs les ‘d’aucuns’ , la politesse, les registres de langues, la rhétorique, les plaidoyers sont-ils à proscrire comme autant d’outils de manipulation ?
Mon Dieu, qu’il est pratique et facile de la mettre à toutes les sauces cette manipulation, à l’instar d’un carton rouge brandi dans ma direction à peine ouvré-je la bouche, même et surtout lorsqu’elle n’a rien à voir dans le débat (la manipulation, pas ma bouche). Et que d’ennemis on peut se faire parmi les handicapés de la palabre dès lors qu’on a un peu de facilité à s’exprimer, que de jalousies peuvent susciter les bonnes relations qu’on développe avec quelqu’un ou quelqu’une qui jusque là était peut-être leur propriété exclusive, et dont ils prennent à présent ombrage de l’influence que vous avez sur eux…a fortiori lorsque vous cumulez les deux impardonnables tares d’être une femme et d’avoir un peu de personnalité
. Car ils existent bel et bien, ces odieux personnages, paradant quasiment la virilité à la main, se battant la race de ce que vous penserez ou auriez éventuellement à répondre, tout en ne manquant pas d’abattre aussi fréquemment et aussi peu à propos que possible l’inévitable carte ‘je ne vois pas le rapport’ pour couper court à une discussion où ils risqueraient d’avoir tort, assenant leurs vérités (selon lesquelles vous êtes susceptible / paranoïaque / intrigante si leur richesse lexicale arrive jusque là,) avec une subtilité que ne leur envierait guère que le Néanderthal moyen et vous accusant sans s’étouffer de travers semblables 
Las, on ne peut pas plaire à tout le monde et ça n’est pas Marc-Olivier Fogiel qui sous son cuir chevelu décadent en inventa le concept, même si ça aurait pu. C’est sûr, on aimerait chacun et chacune faire l’unanimité et être apprécié où que l’on se rende, qui que l’on rencontre. Malheureusement, sur le chemin, il arrive qu’on trébuche sur un obstacle sous la forme d’une ou plusieurs personnes avec qui, manifestement, le courant ne passera pas. Ou au contraire un peu trop, jusqu’à ce que l’ambiance devienne électrique
. De la même façon qu’ils confondent manipulation et stratégie, ces gens auxquels je pense, ils ne vous souhaiteraient pas diplomate, ils veulent juste que vous rameniez pas votre fraise. Mais si ça se trouve, c’est moi qui dois confondre mauvaise foi et divergence d’opinions
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Par serialteacher, Samedi 10 Mars 2007 à 19:57 GMT+2 dans La pensée du jour... (article, RSS)






