Ô Rage, ô désespoir...
Mon hululement d'aujourd'hui aura certes des allures de coup de gueule, mais comme pour l'Oréal, ça le vaut bien. Je m'explique: actuellement, en pleine période de conseils de classe, on définit comme chaque année les orientations des élèves de secondes. Qui s'apprête à redoubler? Pour qui envisager une réorientation vers une filière professionnelle, qui poursuit son cursus scolaire en lycée général? et dans ce cas, dans quelle section ira tel ou telle élève?
Que les jeunes matheux, esprits scientifiques, futurs médecins, physiciens nucléaires ou comptables aillent en S, c'est logique, je ne vois là rien à redire. Que les élèves ayant un projet professionnel défini autour du commerce, de la politique, du droit, ou même ceux qui souhaitent aller jusqu'au bac dans la filière la plus éclectique possible faute de savoir vers quelle carrière se tourner après le lycée optent pour un bac ES, toujours rien d'anormal. Mais que les élèves qui n'ont pas des moyennes suffisantes pour aller en ES ou en S et/ou qui cherchent la facilité demandent à aller en L, là, à refaire le même constat chaque année, directement ou indirectement, j'attrape systématiquement des boutons et des noeuds à l'estomac. J'ai vu des élèves être 'castés' pour aller en L avec des 8 de moyenne en anglais, en allemand, en espagnol, en lettres ou en histoire-géo et je trouve ça contradictoire, aberrant, injuste. Pourquoi croit-on à présent que faire une filière littéraire c'est 'fingers in the nose'? Est-il facile d'acquérir 3 langues étrangères et de s'envoyer 9h de philo par semaine avec un coefficient 7 au bac? Que dire du programme d'Histoire-géo, dont l'épreuve est, quant à elle calculée à coef 5? Être en spécialité littéraire et en présenter un profil aussi affûté que possible n'est pas donné à tout le monde. Qui, parmi les élèves "littéraires" d'aujourd'hui, peut sans mentir dire qu'il ne fait jamais de fautes d'orthographe, qu'il a un registre de langue suffisant pour satisfaire aux exigences de la voie qu'il a choisi? Qui, en toute bonne foi, n'écrit délibérément pas en sms, et dit 'ça devient pesant, il faut que je fasse quelque chose car la situation avec cette personne est vraiment trop tendue' au lieu de 'chte jure jvais la crever cette morue, elle me fait grave chier'? Qui est capable de lire Shakespeare dans le texte, d'établir des parallèles entre divers auteurs et de les argumenter, à l'écrit comme à l'oral, sans autre outil que sa culture personnelle durement acquise les soirs où d'autres bavent devant les idoles en toc de la Starac'? Qui passe du temps à apprendre des listes thématiques de vocabulaire dans 3 langues, cherche sans cesse des synonymes de mots communément employés pour se hisser à un niveau de français supérieur, travaille son style et sa plume sans relâche et cherche à lire en entier les oeuvres dont sont tirés les textes travaillés en cours de français ou de LV? Où êtes-vous, les bons, les vrais L, ceux qui savent répondre aux questions de la prof d'anglais en anglais sans poser au préalable la question 'faut répondre en anglais?', et de s'exécuter en poussant des soupirs de femme en gésine? Essaye donc en javanais, pour voir... Vous avez des cours de lettres pour apprendre à analyser un texte dans votre langue maternelle, donc a priori lorsque vous êtes en cours de LV, c'est pour mettre en pratique cette compétence-là dans une autre langue. J'ai déjà eu des 1ère L d'une paresse, d'une mauvaise volonté quasiment proverbiale dans le lycée et d'une incompétence abyssale, ceci expliquant cela.
Cette filière littéraire, regardée de haut et largement désertée parce qu'elle devient l'apanage des 'moyens moins partout' et des feignasses, ne peut plus se permettre de faire la fine bouche dans son recrutement, d'où un insupportable cercle vicieux. Par conséquent, le travail que les professeurs effectuent dans ces classes n'est plus le même qu'il y a 20 ou 30 ans. Je ne suis pas du genre nostalgique, mais les sacrifices que demande ce choix sont aussi lourds que nombreux, et moi je les ai faits, j'avais mérité d'aller en Littéraire. Dire à un élève ayant les moyennes précitées qu'il a sa place en L c'est de l'hypocrisie. Croire que 'faire L c'est peinard', c'est se fourrer le doigt dans l'oeil jusqu'à l'omoplate. Pour que cette noble et belle voie (qui mène surtout vers le professorat, c'est vrai, ce qui doit également procéder d'une vraie vocation, croyez-moi), qui devrait normalement rassembler les esprits les plus fins, les plus mûrs et les plus ouverts (sans décrier les autres sections, on ne combat pas un extrême par un autre) ne tombe pas totalement et irrémédiablement dans le néant, je me battrai, si un jour je reviens au lycée. Futurs L de mes élèves, sachez-le, il vous faudra assumer votre choix car vous bosserez jusqu'à rêver à vos verbes irréguliers la nuit tant que je ne vous jugerai pas à la hauteur. Et une fois que vous y serez, vous saurez pourquoi vous êtes là. C'est tout.
Par serialteacher, Samedi 31 Mars 2007 à 18:21 GMT+2 dans Hululements et gros chagrins. (article, RSS)





